SAINTE MARIE-MADELEINE PÉNITENTE (1er SIÈCLE)

magdala 

 

1. DONNÉES ÉVANGÉLIQUES. Nous fêtons aujourd’hui, d’après le martyrologe romain, « sainte Marie-Madeleine de laquelle Notre-Seigneur chassa 7 démons et qui mérita de voir la première le Sauveur ressuscité ». Mais si nous lisons sa Messe dans le missel romain, nous voyons qu’on l’y fait soeur de Lazare dans la collecte, et qu’on semble l’identifier avec la pécheresse repentante de Luc (7, 36-50), dans l’Évangile.
Voyons les données évangéliques. Marie, surnommée Madeleine (de Magdala sur la rive ouest du lac, au nord de Tibériade), apparaît dans Luc (7, 2). D’elle sont sortis 7 démons (le chiffre signifie une forte possession, presque une « légion » de démons). Rien n’indique que la Madeleine ait eu des moeurs légères. Elle fait partie d’un groupe de femmes guéries par Jésus qui suivent leur bienfaiteur et L’assistent de leurs biens. Nous la retrouvons dans le public assez loin de la Croix du Calvaire (Marc 15, 40 et Matth. 27, 56). Aucun texte ne la montre au pied même de la Croix. Elle assiste à la mise au tombeau (Marc 15, 47; Matth. 27, 61). Avant l’aurore du dimanche, elle revient au sépulcre avec des aromates (Marc 16, 1; Matth. 28, 1; Jean 20, 1). Elle court prévenir Pierre et Jean (Luc 24, 9; Jean 20, 2), voyant la pierre tombale enlevée. Puis elle revient et, tout en larmes, se penche sur le tombeau. Elle voit 2 Anges, vêtus de blanc, assis où avait été déposé le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds : « Femme, pourquoi pleures-tu? Parce qu’ils ont enlevé mon Seigneur, et je ne sais où ils l’ont mis! » Elle se retourne et voit un jardinier qui lui demande aussi « Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? » Elle répond : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et j’irai le prendre. » Jésus lui dit : « Marie! » Elle Le reconnaît à Sa voix et s’écrie : « Rabbouni (maître)! » en étreignant ses pieds. Jésus lui dit : « Ne t’attache pas ainsi à moi! voyons, je ne suis pas encore remonté vers mon Père! Va plutôt chez mes frères et dis-leur : ‘Je vais remonter vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu’.  » Alors Marie-Madeleine vint annoncer aux disciples « J’ai vu le Seigneur! », et ce
qu’Il avait dit.
C’est tout pour Marie de Magdala. Passons à la pécheresse anonyme de Luc (7, 36-50).
Un pharisien, nommé Simon, traite Jésus. Survient une femme, une pécheresse de la ville. Elle a un vase de parfum. Se plaçant en arrière, tout en pleurs, aux pieds de Jésus, elle se met à lui arroser les pieds de ses larmes, puis elle les essuie avec ses cheveux, couvre Ses pieds de baisers, les oint de parfum. Le digne pharisien se scandalise du manège de cette créature et de la condescendance de Jésus. Le Maître répond à ses réflexions silencieuses par une parabole : Un créancier a 2 débiteurs. L’un doit beaucoup et l’autre peu. Il remet leur dette à tous 2. Évidemment le plus reconnaissant est celui auquel il a remis le plus. Application : le pharisien a reçu Jésus froidement, sans ces marques de déférence qui font partie du cérémonial de l’hospitalité : lavement des pieds, baiser, huile parfumée. Quelle différence avec cette femme! C’est pourquoi « ses péchés, ses nombreux péchés lui sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » Puis il dit à la femme : « Tes péchés sont pardonnés… Ta foi t’a sauvée; va en paix. » La scène est inoubliable; elle a été retenue par « l’Imitation » (L. 3, ch. 52). Cette pécheresse convertie a ceci de commun avec Marie, soeur de Lazare, qu’elle a oint le Seigneur. Voyons ce que les Evangiles disent de cette Marie.
Passant par Béthanie, sur la pente orientale du mont des Oliviers à environ 3 kilomètres de Jérusalem, Il entra chez une femme nommée Marthe, qui était de Ses fidèles. Marthe avait une soeur, Marie, qui s’assit aux pieds du Seigneur pour L’écouter. Marthe était absorbée par les multiples soins du service. Enfin elle intervint « Seigneur, cela t’est égal que ma soeur me laisse seule pour le service? Dis-lui donc de m’aider! » Le Seigneur répondit : « Marthe, Marthe, tu t’inquiètes et t’agites pour bien des choses, tandis qu’il en faut peu; une seule suffit. Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera enlevée. » (Luc 10, 38-42.)
Nous retrouvons les 2 soeurs un peu plus tard, dans l’aflliction : leur frère Lazare est mort à Béthanie. Saint Jean seul nous a raconté cet épisode, et il commence par préciser que Marie est celle qui oignit le Seigneur d’huile parfumée et lui essuya les pieds avec ses cheveux. « Celle qui oignit » peut très bien se référer à l’onction que nous voyons plus loin, de mème que Judas est « celui qui le trahit » avant d’avoir perpétré son crime; ne nous pressons donc pas d’établir l’équation Marie=pécheresse pardonnée de Luc (7).
Lazare était mort depuis 4 jours quand Jésus arriva à Béthanie. On l’avait prévenu quand le malade vivait encore, mais en vain. Marthe, la maîtresse de maison, vint au-devant du Seigneur. Marie était restée à la maison parmi les visites de condoléances. Marthe, après avoir dit au Seigneur sa confiance indéfectible, vint appeler Marie en lui disant tout bas « Le Maître est là, et Il t’appelle. » Aussitôt, Marie se leva et vint à Lui. Elle tomba à ses pieds : « Seigneur, si vous aviez été ici mon frère ne serait pas mort. » Elle redisait ce que Marthe venait de dire, ce qu’elles avaient répété devant le cher cadavre. Elle pleurait. Jésus frémit, se troubla, et, devant le tombeau, pleura. Frémissant de nouveau, Il fit ôter la pierre, puis Il cria : « Lazare, viens dehors! » Le mort parut, debout, la face voilée, pieds et mains entravés de bandelettes funéraires. Sur l’ordre du Maître de la mort, on le délia. Beaucoup de Juifs, venus pour accompagner Marie, crurent en Jésus (Jean 11).
Marie paraît une dernière fois, la veille des Rameaux, dans un repas donné à Béthanie chez Simon le Lépreux (Marc 14; Matth. 26; Jean 12). Lazare était là avec ses soeurs. Marthe dirigeait le service. Marie prit une livre de parfum du nard véritable, très cher (voir Biblica, t. 29, 1948, p. 279) et le versa sur la tête, puis sur les pieds du Maître. Elle les essuya ensuite avec ses cheveux. Judas grogna « Pourquoi n’a-t-on pas vendu ce parfum 300 deniers, qu’on aurait donnés aux pauvres? » Jésus répondit : « Laissez-la. C’est en vue de ma sépulture qu’elle a conservé ce parfum. Des pauvres, vous en aurez toujours, mais moi vous ne m’aurez pas toujours. »
Que conclure de ces textes? La pécheresse pardonnée et aimante de Luc (7) semble différente de Marie, soeur de Lazare, car tout suggère que celle-ci fut toujours sage, jamais dévergondée. Au reste, les circonstances de l’onction diffèrent. Et Luc ne note pas que la Madeleine soit la même que la pécheresse, bien qu’il l’introduise dans son Evangile après elle.
Par ailleurs, la Madeleine semble différer de la « Béthaniene », si l’on peut risquer ce néologisme. Marie-Madeleine est toujours ainsi désignée, la « Béthaniene » est Marie tout court, ou Marie, soeur de Marthe (et de Lazare). La Madeleine était de Magdala en Galilée, l’autre de Béthanie en Judée. Madeleine fut possédée; pour l’autre, c’est fort improbable. La Madeleine n’est jamais nommée à côté de Marthe ou de Lazare : elle était itinérante avec un groupe de femmes venues de Galilée, et qui tint bon jusqu’à la croix et à la résurrection. Marie de Béthanie semble fixée à Béthanie auprès de son Lazare qu’elle garde jalousement, ressuscité, par crainte des ,iuifs, qui veulent le tuer.
En sommne, la Messe de sainte Madeleine est une oeuvre d’art et de piété qui est sans fondements solides dans l’Évangile; un peu comme cette admirable antienne de l’Epiphanie qui confond les mages, le Baptême du Christ et les noces de Cana, sans qu’on en puisse déduire des anniversaires, ou, a fortiori, un synchronisme.

2. HÉSITATIONS PATRISTIQUES. – Si on prétend invoquer la tradition pour bloquer les 3 femmes en une, on s’aventure un peu. Le P. Lagrange a examiné la question des parfumeuses de Jésus chez les écrivains ecclésiastiques anciens, et voici le résultat de sa recherche. Chez les Alexandrins, Clément ne connaît qu’une onction. Origène, avec sa souplesse habituelle, amoureuse de l’allégorie, a oscillé entre l’unité et la pluralité. Eusèbe incline pour l’unité. Chez les Latins, Tertullien confond les scènes. Saint Hilaire distingue 2 femmes. Saint Ambroise s’inspire d’Origène en une solution nuancée : 2 femmes, ou une pécheresse devenue sainte. Saint Jérôme origénise lui aussi : il bloque les 2 femmes, les distingue, suggère une évolution ou promotion. Saint Paulin de Nole, saint Cassien sont pour l’unité allégorique. Saint Augustin également penche pour l’unité vers 400, mais, vers 416, il irait plutôt en sens contraire. Saint Grégoire le Grand confond carrément les 3 femmes. Ce sera désormais la position de l’Occident, encore que saint Thomas d’Aquin ait constaté les divergences des Pères qui laissent libre l’exégèse. Les Syriens ont incliné vers la distinction des personnes, avec Tatien et saint Jean Chrysostome.
En Asie Mineure saint Irénée tient l’épisode de Luc pour distinct, semble-t-il. En somme, les exégètes ne concluaient pas, ou distinguaient, tandis que les prédicateurs supposaient l’unité. Ils ont eu le dernier mot. Dès le début du 7ème siècle en Occident, dès le 9ème au moins en Orient, on paraît d’accord sur l’unité de la femme au parfum en lui donnant le nom de Madeleine, auquel d’abord on n’avait point pensé. Notons cependant que les Liturgies orientales, toujours traditionnelles, sont restées témoins de la distinction que suggère l’Évangile.

3. LE CULTE DE MADELEINE EN ORIENT. — « Partout où sera prêché l’Évangile, dans le monde entier, on parlera aussi de ce qu’elle a fait… », avait dit Jésus aux disciples lors de l’onction de Béthanie. Nous n’avons pas ici à démontrer l’accomplissement de cette prophétie, mais seulement à suivre les étapes du culte de Marie-Madeleine ou des 3 Marie, suivant les opinions différentes selon les lieux et les époques.
Nous négligeons donc les très nombreuses et très anciennes représentations de la résurrection de Lazare, car Marie y apparaît sans nimbe. Nous constatons que la Palestine ne nous fournit aucun renseignement : des basiliques ou des traditions localisaient déjà au 4ème siècle la maison de Béthanie ou les apparitions du Sauveur, mais il n’est jamais question du tombeau de Madeleine ou de la soeur de Lazare.
En Orient, où l’on distingue 3 femmes, le culte de Marie de Béthanie reste assez effacé. Dans les synaxaires, elle est nominée le 6 juin avec Marthe, mention brève et sans indication topographique : « Les saintes femmes myrophores (porteuses d’aromates) Marie et Marthe. » Quelquefois elle est nominée au 18 mars.
La pécheresse de saint Luc est encore moins populaire. Elle est nommée au 21 mars, mais rarement et tardivement.
Marie-Madeleine est, au contraire, très célèbre. Le synaxaire de Constantinople, au 22 juillet, lui consacre une longue notice dans laquelle nous apprenons qu’après l’Ascension elle vint rejoindre saint Jean à Éphèse. C’est dans cette ville que les auteurs du haut Moyen Age placent son tombeau. Les synaxaires et les martyrologes s’accordent avec des écrivains orientaux comme Nicéphore Calliste et même occidentaux comme saint Grégoire de Tours. Le Père de l’Histoire de France, qui était certainement l’homme le mieux renseigné de son temps en matière de pèlerinage, consacre à Marie-Madeleine une phrase très courte à la fin du chapitre sur saint Jean (In gloria martyrum, 29). Ce rapprochement est déjà significatif. Il écrit que Madeleine repose, « nullum super se tegumen habens », ce qui doit se comprendre probablement : un tombeau à ciel ouvert. Cette précision est donnée pour indiquer qu’il se trouve à l’entrée de la grotte des 7 Dormants et non à l’intérieur. C’est ce que nous savons par ailleurs. Des fouilles récentes ont permis de constater qu’il y avait eu là un pèlerinage très fréquenté, mais elles n’ont pas apporté d’autres précisions.
En 887, l’empereur Léon 6 fonda à Constantinople un monastère à l’endroit où le Bosphore débouche dans la Propontide et, en 899, il y fit venir les reliques de saint Lazare conservées dans l’île de Chypre et celles de Madeleine d’Éphèse. Cependant l’higoumène Daniel raconte qu’en 1106 il vénéra à Éphèse la tête de Madeleine. Toutes ces traditions orientales relativement tardives ne sont pas très sûres.

4. LE CULTE DE MADELEINE EN OCCIDENT. – En Occident, on peut dire que, pendant le haut Moyen Age, le culte de Marie-Madeleine est inexistant, malgré la mention du martyrologe hiéronymien au 19 janvier : « A Jérusalem, Marthe et Marie, soeurs de Lazare. » Ce jour n’a jamais été celui de la fête de ces 2 saintes. Un compilateur l’a cru en lisant les noms de Marthe et de Marie, mais il s’agissait des compagnes des martyrs Audifax et Abacuc fêtés le 20 janvier.
Le plus souvent Bède suit fidèlement le martyrologe hiéronymien. Ici, au contraire, il a négligé la date du 19 janvier pour placer Marie-Madeleine, comme les Orientaux, au 22 juillet. Il l’annonce sans commentaire : « Naissance au Ciel (natale) de sainte Marie-Madeleine. »
Adon reprit la notice de Bède et ajouta un petit commentaire qui, abandonné par Usuard, a été repris par Molanus et est passé, à peu près sans changement, dans le martyrologe romain. Baronius a indiqué comme lieu Marseille, tandis qu’Adon n’avait pas mis d’indication topographique. Raban Maur suivit Bède le 22 juillet et le martyrologe hiéronymien le 19 janvier. Il semble comme distinguer la soeur de Lazare de Madeleine. Beaucoup de martyrologes adoptèrent cette double mention sans plus de précision, en particulier un martyrologe adapté à l’usage d’Arles et de Toulon écrit vers 1120.
Les débuts de la grande célébrité de Marie-Madeleine en Occident sont obscurs. Un sermon de saint Odon de Cluny (+ 943), qui se contente d’expliquer l’Évangile, eut un immense succès (P. L., t. 133, col. 713-721). En ce même 10ème siècle et peut-être dès le 9ème, on commnence à attribuer à Marie-Madeleine une vie pénitente analogue à celle de sainte Marie l’Egyptienne. On trouve des traces de cette légende en Angleterre, en Germanie et en France. La grotte dont on parle déjà sans indiquer son emplacement sera plus tard localisée en Provence. Il faut remarquer qu’il est souvent bien difficile de distinguer s’il s’agit d’influences ou de coïncidences. Les hagiographes du Moyen Age avaient tous la même formation, les mêmes besoins et leur imagination, assez pauvre il faut l’avouer, ne leur permettait guère de sortir de certains chemins.

5. VÉZELAY. Le 11ème siècle voit apparaître un fait nouveau : on sait où repose le corps de Marie-Madeleine. L’abbaye de Vézelay avait été fondée par Girard de Roussillon vers 860. Au début du 11ème siècle, elle était en pleine décadence. Les moines de Cluny la réformèrent sous la direction de l’abbé Geoffroy, installé en 1037. Dans un acte du pape de Rome Léon 9 en date du 27 avril 1050 (Jaffé, n. 4213), sainte Madeleine figure pour la première fois au nombre des patrons de l’abbaye, avec Notre-Seigneur, la Vierge et les saints apôtres Pierre et Paul. Un passage des « Gesta pontificam Cameracensium » (Cambrai), écrit entre 1041 et 1043, nous apprend qu’à Leuze, près de Tournai, repose saint Badilon « qui alla chercher les reliques dle Madeleine à Jérusalem. » Badilon est un comte contemporain de Charles le Chauve, qui embrassa la vie monastique à Saint-Martin d’Autun. La légende le transforma complètement plusieurs fois. C’est donc entre 1041 et 1043 que se place le ténmoignage le plus ancien sur la présence des reliques de la Madeleine à Vézelay. La légende ira en se modifiant et ne prendra sa forme définitive qu’à la 4ème rédaction. L’abbaye dut lutter continuellement pendant cette période. Les moines se prétendaient exempts, en dépendance seulement de l’évêque de Rome et ils eurent à défendre leurs prétentions contre les abbés de Cluny, les comtes de Nevers, les bourgeois de Vézelay et surtout les évêques d’Autun. Le pèlerinage apporta à l’abbaye la prospérité. Il fallait donc le maintenir à tout prix et les différents récits de la translation furent composés à cette fin.
La seconde version nous est connue par la chanson de Girard de Roussillon. C’est Girard, le fondateur historique de Vézelay et contemporain de Badilon, qui envoie 3 moines et un prieur chercher les reliques de la Madeleine. Un moine de Vézelay se chargea alors d’écrire quelques pages pour expliquer l’origine du pèlerinage et le défendre contre les adversaires de l’abbaye. Il raconte comment l’abbaye fut restaurée, les miracles de la sainte et le développement de la « Trève de Dieu » qu’il attribue à son intercession, puis il passe aux preuves, car, nous dit-il, « beaucoup se demandent comment le corps de la bienheureuse Marie-Madeleine, qui était en Judée, a pu être apporté de si loin dans les Gaules. » Il répond d’abord par un argument théologique irréfutable « Tout est possible à Dieu, et Il fait ce qu’Il veut. » Il ajoute que Dieu ayant fait cela pour le Salut des hommes, les incrédules ont été châtiés et n’ont été pardonnés, après avoir montré leur repentir, que par l’intercession de la sainte. L’auteur a même eu une vision, un samedi après les matines et sainte Madeleine lui a dit « Je suis celle que beaucoup croient être ici. » Enfin, dernier argument : nulle part ailleurs qu’à Vézelay on ne dit avoir ce saint corps.
Tout cela était très clair, mais ne suffisait pas sans doute à contenter tout le monde puisqu’on trouva autre chose. Un moine de Vézelay passant par la Provence remarqua dans la crypte du prieuré Saint-Maximin un sarcophage vide. Une des scènes représentées lui parut être l’onction de Béthanie. Cela pouvait indiquer que le sarcophage avait contenu le corps de Marie-Madeleine. Une translation de Provence en Bourgogne au 9ème siècle était beaucoup plus vraisemblable qu’un voyage en Judée. Il suffisait d’arranger une histoire. La voici :
L’évêque d’Autun, Adalgarius (875-893), passa un jour par Vézelay accompagné du chevalier Aleaume, frère d’Odon, abbé de Vézelay. L’évêque prononça un sermon dans lequel il parla des mérites de sainte Marie-Madeleine. Aleaume dit alors qu’il savait depuis son enfance où reposait le corps de la sainte. L’abbé supplia l’évêque et son frère de le lui apporter. Aleaume se mit en route, parvint au lieu où elle reposait avec saint Maximin et apporta les reliques des 2 saints. Le pays était infesté de Sarrasins, mais la sainte protégea ses pieux ravisseurs.
Cette histoire nous semble très habile : elle donne un beau rôle à l’évêque d’Autun, Adalgarius, ce qui interdisait à ses successeurs de ruiner ce qu’il avait ordonné et elle ne contredisait pas trop les données de l’histoire. Elle avait un défaut, beaucoup plus grave à cette époque : elle rejetait dans l’ombre 2 personnages très populaires, Girard de Roussillon et Badilon. Les jongleurs ne pouvaient adopter cette composition trop savante. Une autre prévalut, beaucoup plus invraisemblable, mais qu’importait?
Girard de Roussillon, fondateur de Vézelay, ayant appris que sainte Marie-Madeleine était enterrée auprès d’Aix, se concerta avec l’abbé Odon et envoya le moine Badilon à la recherche des reliques. Il les découvrit et les rapporta.
Avec les nombreuses offrandes on put rebâtir magnifiquement: il ne reste à peu près rien d’une première église dédiée par l’abbé Artaud en 1104; la nef actuelle fut élevée entre 1120 et 1140 environ, le narthex aussitôt après, le choeur plus lentement entre 1185 et 1215.
Le pèlerinage se développait grâce à l’appui des papes de Rome : le 6 mars 1058, un privilège d’Étienne 9 adressé à l’abbé de Clunyv (Jaffé, n. 4385) parle de Vézelay où repose le corps de Marie-Madeleine. Quand l’évêque d’Autun, Norgaud, eut frappé d’interdit le pèlerinage, pour des raisons qui n’avaient rien à voir avec l’authenticité des reliques, le pape romain Pascal 2 en 11 03 cassa cette décision. Durant tout le 12ème siècle les foules accoururent pour prier sainte Madeleine qui avait le pouvoir de délivrer les prisonniers. En 1147, saint Bernard vint y prêcher la 2ème Croisade.
Le 4 octobre 1265, l’abbé de Vézelay fit effectuer une reconnaissance solennelle des reliques conservées dans la crypte. On découvrit au milieu d’elles un certificat d’un roi Charles, d’une teneur peu rassurante pour les historiens, mais nul ne l’inquiéta et, le 24 avril 1267, saint Louis venait en pèlerinage avec le futur pape romain Martin 4 qui reçut une côte de la sainte dont il fit don à la cathédrale de Sens en 1281. Les autres reliques ayant été détruites par les Protestants en 1568-1570, Vézelay ne garde plus que celle-là qui fut rapportée de Sens en 1876.

6. LA SAINTE-BAUME. Les moines de Vézelay avaient raconté que sainte Marie-Madeleine était venue en Provence avec saint Maximin et qu’ils avaient été enterrés ensemble. Ils avaient commis une grave imprudence, car les Provençaux adoptèrent cette tradition fort glorieuse pour eux et localisèrent la grotte de la pénitence dont on parlait déjà depuis longtemps.
Plusieurs chartes qui s’échelonnent de 1113 à 1174 mentionnent un petit sanctuaire appartenant aux moines de Saint-Victor de Marsejlle et dédié à la Sainte Vierge. Il s’appelait « Sancta Maria de Balma », Sainte Marie de la Caverne. C’est dans cette caverne qu’au début du 13ème siècle on plaça la retraite de Marie-Madeleine.
Le F. Salimbene, franciscain de Parme, la visita en 1248. Il en a laissé une description précise et pittoresque. « La caverne où sainte Marie-Madeleine a fait pénitence pendant 30 ans est à 15 milles de Marseille (56 kilomètres). J’ai couché une nuit le soir de la fête de cette sainte. Le rocher où elle se trouve est très élevé, et, à mon avis, elle est assez vaste pour contenir 1.000 personnes. (Elle a 29 mètres de long, 24 de large et 4 à 6 de haut. Il y a 3 autels et une source pareille à la fontaine de Siloé). Il y a un très beau chemin pour y arriver. En dehors, près de la grotte, est une église desservie par un prêtre. Au-dessus de la grotte, la montagne est encore aussi élevée que le baptistère de Parme et la grotte elle-même se trouve à une telle hauteur dans le rocher que les 3 tours des Asinelli de Bologne ne pourraient y atteindre. Les grands arbres de la forêt semblent d’en haut de l’ortie ou de la sauge. Et comme toute la contrée est inhabitée et déserte, les femmes et les nobles dames de Marseilles, quand elles y viennent par dévotion, ont soin de conduire avec elles des ânes qui portent du pain, du vin, des pâtés, des poissons et autres comestibles dont elles peuvent avoir besoin. »
Joinville raconte que saint Louis, passant par Aix-en-Provence en 1254, se rendit à la Sainte-Baume. Le pèlerinage devenait célèbre et il le restera.

7. SAINT-MAXIMIN. — Un autre lieu devait acquérir une célébrité encore plus grande, celui que les moines de Vézelay avaient, pour leur plus grand dommage, désigné à l’attention des Provençaux : Saint-Maximin. Ce village est situé à une cinquantaine de kilomètres de Marseille et de Toulon et à 20 de la Sainte-Baume. Sur une crypte très ancienne et qui peut remonter au 4ème ou 5ème siècle (elle a été si mal restaurée que toute étude archéologique est impossible), il y avait déjà au 11ème siècle une église dédiée à saint Maximin, dans laquelle un autel était dédié à saint Sidoine.
C’est dans la crypte que, le 9 décembre 1279, 14 ans après la reconnaissance des reliques de Vézelay, le prince de Salerne, Charles, fils de Charles d’Anjou, fit pratiquer des fouilles. On trouva 4 sarcophages dont le style indique le 4ème ou 5ème siècle. Au milieu des ossements une inscription, datée de 710, déclarait que le corps de Marie-Madeleine avail été tiré de son tombeau pour être mis à la place de celui de Sidoine par crainte des Sarrasins. L’inscription a tous les caractères d’un faux, ce qui n’empêcha pas le pèlerinage de prendre rapidement son essor. Il éclipsa Vézelay. Une église magnifique fut commencée en 1295 pour les Dominicains qui remplacèrent, cette année-là, les Bénédictins. L’architecte fut Jean Baudici. D’illustres visiteurs vinrent, pendant le 14ème siècle : tous les papes romains d’Avignon [!], légitimes ou schismatiques, à partir de Jean 22; de très nombreux rois ou princes : en 1332, on vit 5 rois à la fois: Philippe de Valois, roi de France, Alphonse 4, roi d’Aragon, Hugues 4, roi de Chypre. Jean de Luxembourg, roi de Bohêmne et Robert, roi de Sicile. Malgré ces noms illustres, les travaux n’avancèrent que lentement: en 1404, il n’y avait encore que le choeur et 5 travées de la nef, 4 autres travées furent construites ensuite et l’église resta inachevée, et telle que nous la voyons aujourd’hui, en 1532.
La crypte garde encore les 4 sarcophages du 4ème ou du 5ème siècle et qui s’apparentent à ceux que l’on trouve si nombreux en Provence. Dans les descriptions du Moyen-Age, il est question d’une sculpture qui représente l’onction. Aucun moderne n’avait pu la reconnaître et certains avaient conclu à sa disparition jusqu’au jour où l’on s’aperçut que c’était la scène du lavement des mains de Pilate qui avait été prise pour le repas chez Simon. Cette confusion est l’origine de l’attribution de ce sarcophage à Madeleine. On l’avait cru en albâtre à cause de sa blancheur, et la légende avait brodé sur ce thème en rappelant le parfum renfermé dans un vase d’albâtre. Le sarcophage est, en marbre calcaire cristallin.
Les 3 autres sarcophages ont été attribués aux compagnons de Madeleine. D’après la légende, ce sont saint Maximin, un des 72 Disciples, devenu évêque d’Aix, saint Sidoine, l’aveugle-né de l’Évangile, 2ème évêque d’Aix, sainte Marcelle et 2 saints Innocents. Mais nous savons que les 2 premiers étaient honorés à Saint-Maximin dès le 11ème siècle. Ils n’ont donc pas été inventés par un hagiographe en veine de composition. D’où viennent-ils? Il est assez curieux de remarquer que l’aveugle-né Sidoine est fêté le 23 août, jour que le martyrologe hiéronymien indique pour saint Sidoine Apollinaire. Cette coïncidence fait naître un soupçon : allons voir en Auvergne. A Aydat, pays de Sidoine Apollinaire, on vénère encore saint Sidoine et avec lui 2 Innocents. Non loin de là, à Billom, nous découvrons les traces d’un saint Maximin, oublié depuis longtemnps et à Chauriat une sainte Marcelle encore honorée aujourd’hui, quoique sa vie soit peu connue, mais son culte est très anciennement attesté. Nous retrouvons dans un coin de l’Auvergne tous les saints de Saint-Maximin, sauf Madeleine, mais nous savons d’où elle vient. Le culte des saints auvergnats a donc été transporté en Provence. Il ne peut être question du contraire, car la présence de Sidoine Apollinaire ne laisse pas de place au doute.

8. LES SAINTES-MARIES-DE-LA-MER. La plus imposante église fortifiée qui existe encore se trouve dans la Camargue, c’est celle des Saintes-Maries-de-la-Mer. Elle a été conmmencée en 1144 et construite pour servir d’abri aux populations continuellememmt exposées aux coups des pirates. Il y avait une église en ce lieu bien avant 1144 et il est souvent question dans les textes de l’église « Sancta Maria de Mare », Sainte-Marie-de-la-Mer ou « Sancta Maria de Ratis », qu’on a voulu traduire en Sainte-Marie-de-la-Barque. Cette traduction comporte un solécisme (« ratis » pour rate). Ratis peut bien signifier « fougère » comme sur les bords de l’Océan où le même mot a donné leur nom à l’île de Ré et au pays de Retz. Ajoutons que le passage du testament de saint Césaire où il est question de l’église Sancta Maria de Ratis est interpolé (G. Morin, Rev. bénédictine, t. 16, 1899, p. 99 et 105). En plein 13ème siècle, il n’est encore question que de Notre-Dame-de-la-Mer ou de Sainte-Marie-de-la-Mer. L’auteur de la Vie de sainte Marthe écrite vers 1187 fait arriver la barque de Madeleine et de ses compagnons tout bonnement dans le port de
Marseilles. Un peu plus tard, on fixa le point de débarquement à Notre-Dame-de-la-Mer, qui prit le nom de Saintes-Maries, au pluriel, quand, au 14ème siècle, on raconta que 2 saintes Marie étaient enterrées là : Marie Jacobé et Marie Salomé. Elles ne sont pas seules et Sara leur servante mérite bien une mention, car c’est à son tombeau que les Bohémiens viennent chaque année en pèlerinage.
En 1448, le roi René fit faire des fouilles pour retrouver les reliques dont on ignorait l’emplacement. L’histoire est très curieuse : on découvrit une « pierre de marbre » indéchiffrable. Avec beaucoup de peine on comprit en lisant à rebours : « Cava », « creuse », et on ajouta mentalement : et tu trouveras des reliques. Cette « pierre de marbre » était un autel païen. Il ne faudrait pas croire pour cela que les « saintes » ont été inventées ou sont des déesses païennes.
Le 6 juin 347, 5 religieuses furent martyrisées près d’Hazza en Perse; elles se nommaient Thécla, Marianne ou Marie, Marthe, Marie et Enneim. Nous les retrouverons toutes les 5 au sud-est de la France : Thécla à Chamalières (23 septembre), Enneim ou Enimie à Sainte-Enimie (Lozère) (5 octobre), Marthe à Tarascon (29 juillet) et les 2 Marie aux Saintes-Maries-de-la-Mer. A ce groupe que nous retrouvons complet, d’autres martyrs persans se sont joints : le prêtre Jacques martyrisé le 17 mars 347 dont la tête était vénérée aux Saintes-Maries et qui fut confondu avec l’Apôtre, son homonyme, et Sara, martyrisée le 10 décembre 352. On sait que, du 5ème au 8ème siècle, les Orientaux ont apporté beaucoup de reliques en Gaule; celles-ci furent du nombre.
Marie-Madeleine est donc bien au centre du cycle légendaire de la Provence. De nombreux saints locaux ont changé d’identité pour devenir ses compagnons : aux Auvergnats de Saint-Maximin et aux Persanes des Saintes-Maries-de-la-Mer et de Tarascon, il faut ajouter l’évêque d’Aix du 5ème siècle, Lazare, transformé en son homonyme de Béthanie, et d’autres saints évêques de France, vieillis pour la circonstance.

9. CULTE DE MADELEINE DEPUIS LA FIN DU MOYEN AGE.
A la fin du Moyen-Age, les légendes provençales étaient admises partout. Tout le monde savait que Marie-Madeleine avait passé 30 ans à la Sainte-Baume; dans cette solitude, elle ne vivait que de nourriture céleste et chaque jour les Anges la portaient au Saint-Pilon, une hauteur qui surplombe, où elle restait longuement en extase.
Ce prodige quotidien lui méritait presque autant que la « meilleure part », choisie autrefois par elle, de devenir chère
aux âmes contemplatives. Elle était à la fois la protectrice de celles qui, depuis leur jeunesse, avaient consacré leur vie
à louer Dieu et de celles qui avaient vécu dans le péché avant de se repentir. Des corporations l’avaient prise aussi pour patronne : les parfumeurs d’abord, puis les gantiers, car, dans les mystères, on la voyait au temps de sa jeunesse légère se parer de beaux gants. Ce détail explique son patronage sur les gantiers, mais non pas sur les mégissiers et les gainiers; peut-être faut-il penser qu’ils l’avaient choisie parce que, dans sa rude pénitence, elle s’exposait à toutes les intempéries et que son épiderme avait pris les apparences d’une peau tannée.
L’iconographie s’inspira des légendes, tout en restant fidèle au texte de saint Jean qui suggère si nettement ses attributs. Avant la résurrection de Lazare, plusieurs jours avant l’onction de Béthanie, au moment de mettre Marie en scène, il précise ainsi de quelle Marie il s’agit : « C’était celle qui oignit d’huile parfumée le Seigneur et lui essuya les pieds avec ses cheveux. » Et Marie-Madeleine se reconnaît toujours à sa magnifique chevelure et à son vase de parfum. Ils la distinguent de l’autre grande pécheresse, Marie l’Egyptienne. Leurs légendes se ressemblaient fort — et pour cause et les artistes les unissaient volontiers. Au début du 16ème siècle, Jean Bellegambe les peindra toutes les 2 dans son triptyque, « Le bain dans le sang du Christ », aujourd’hui au musée de Lille [ voir ci-dessous]. Les 2 grandes saintes repenties ont été choisies pour montrer que les bienfaits de la Rédemption sont accessibles malgré les plus grandes fautes. L’une porte ses 3 pains, l’autre le vase de parfum.
La chevelure de Madeleine devint encore plus populaire que le vase de parfum. Dans beaucoup de trésors d’églises on prétendait garder quelques-uns de ses cheveux. Cette chevelure était magnifique et très longue. On raconta que, comme Marie l’Égyptienne, elle avait vécu dans sa solitude entièrement nue et les artistes la représentèrent au 15ème et 16ème siècle enveloppée dans ses cheveux.
La liturgie a unis longtemps à recevoir la fête de Marie-Madeleine. Le plus ancien manuscrit qui contienne sa Messe est du 10ème siècle à Vérone et le rite romain ne la reçut qu’au 13ème siècle. Les leçons du second nocturne sont tirées de la 25ème homélie de saint Grégoire et l’Office ne fait aucune allusion aux légendes. Une particularité est digne de remarque : au jour de la fête de sainte Madeleine, on récite le « Credo » parce que, lors de la fête de Pâques, elle eut l’honneur d’être l’Apôtre des apôtres en leur annonçant la Résurrection et en ranimant leur Foi.

Vous pouvez laisser une réponse.

1 Commentaire Commenter.

  1. le 28 février, 2015 à 17:39 guymenard5243 écrit:

    si il y a un commentaire à me donner
    je serai à la sainte BAUME au moi de mai merci
    si vous avez un conseil aller y C’ÉTAIT LA DAME ELLE A VÉCU DANS UN ÉTAT D’ÊTRE QUE L’ONT VEUX TOUS !!!!!!!!!!!!!
    Guy

Laisser un commentaire

De Heilige Koran ... makkel... |
L'IsLaM pOuR tOuS |
islam01 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | edmond-catho-hebdo
| edmond-catho-hebdo
| lhebdocatho